Auteur: Naëlle
Titre: Günther et Feder, l'oiseau aux milles couleurs
Genre : Amitié, aventure, drame, guerre.

 

Note : Voici la deuxième partie de cette histoire. Nous en sommes donc à la moitié de l'histoire. Et comme les parties sont très longues, vous avez de quoi y goûter et il se passe pas mal de choses.

J'aimerai savoir ce que vous pensez de cette histoire et de ses héros : Günter, l'humain et Feder, l'oiseau. Si vous avez aussi envie de me parler des autres persos, n'hésitez pas ^_~

Bonne lecture.

 

Günther et Feder, l’oiseau aux milles couleurs

 

Deuxième partie

 

 

Günther remercia plusieurs fois son officier et ressortit des quartiers de ce dernier, son précieux oiseau dans les bras.

Une chance pour lui, l’homme était un amoureux des animaux et avait trouvé la demande du jeune homme tellement surprenante qu’il n’avait pas pu lui dire non.

- Nous avons réussi, murmura Günther à l’adresse de Feder.

Ce dernier se dégagea de son étreinte et s’envola vers un arbre. Le jeune homme lui adressa un sourire et se dirigea vers les baraquements.

 

*****

 

Grâce à sa très grande intelligence et son esprit de synthèse, Günther aurait pu monter en grades très rapidement. Mais sa vie bascula une nouvelle fois par une belle journée ensoleillée. Il n’avait jamais eu l’intention de faire carrière dans l’armée, mais pour l’instant, il ne pouvait rien faire d’autre. Il avait donc accepté avec un certain flegme un grade supérieur au sien. Pour lui, ce genre de chose ne servait à rien. Ce qui ne l’empêcha pas de demander à son ami oiseau, tout en s’habillant :

- Tu es fier de moi ?

L’animal se contenta de le fixer sans un bruit. Depuis qu’il l’avait consolé le soir où il avait appris le décès de ses parents, Feder n’avait plus jamais chanté. Cela faisait donc une dizaine d’années que l’oiseau n’avait laissé aucun son s’échapper.

Günther lui adressa un sourire et sortit, après lui avoir rappelé que le lendemain, il avait une permission et qu’il en profiterait pour lui acheter des graines de premier choix.

- Alors petit chef, tout va comme tu veux ?

Günther ne comprit pas tout de suite que la question s’adressait à lui. Il ne répondit donc pas, et un soldat de son régiment le retint par le bras.

- Qu’est-ce qu’il y a ?

- Tu te sentais déjà supérieur, mais là, ça va être encore pire.

- Je ne…

- Tu crois que tes galons te donnent le droit de ne pas nous répondre ?
Demanda un autre.

En tout, ils étaient cinq à lui faire face.

- Ecoutez, je ne vois pas du tout ce que vous voulez dire. D’ailleurs, je n’ai jamais demandé quoique ce soit, alors…

- Ha ouais, c’est ça ! Et tu crois qu’on va te croire ?

- …

- On s’est d’ailleurs toujours demandé : qu’est-ce que t’as fait au colonel pour qu’il accepte ton oiseau ?

- Je lui ai demandé la permission de le garder, répondit Günther sans mentir.

- C’est ça ! Les mecs comme toi, ils nous font gerber !

- Je ne comprends pas…

- Tu crois qu’on n’a pas compris que tu t’sers de ton joli minois et de tout ton corps pour avoir c’que tu veux ?

Günther n’avait jamais ni compris, ni apprécié les hommes qui lui faisaient face, mais à cet instant, même s’il ne saisissait pas vraiment ce qu’ils voulaient dire, il sut tout de même rapidement que la fuite était la meilleure des solutions.

Près de leur caserne, il y avait une forêt et le jeune homme savait qu’une fois là-bas, il pourrait se cacher. Il se mit donc à courir en direction de l’étendue d’arbres. Malheureusement pour lui, si les soldats qui le poursuivaient ne brillaient pas par leur intelligence, ils étaient de grands sportifs et n’eurent aucun mal à le rattraper alors qu’il venait à peine d’entrer dans la forêt.

Très vite, il se retrouva au sol, roué de coups par les cinq autres. Il tentait de se protéger la tête tout en essayant de comprendre ce que les autres lui reprochaient. Mais plus il écoutait, moins il comprenait. Il n’avait jamais fait ce dont on l’accusait. Plusieurs minutes plus tard, il parvint se relever et se remit à courir comme un dératé à travers les arbres, mais ses assaillants le poursuivirent à nouveau. Lorsqu’il arriva près d’un ravin, il voulut rebrousser chemin, mais les autres arrivèrent et s’apprêtaient à l’attaquer une nouvelle fois quand ils furent stoppés par un oiseau qui volait de l’un à l’autre en leur mettant des coups de becs et d’ailes.

- Feder…, murmura le jeune homme.

Il vit soudain avec horreur l’un des hommes sortir son arme. Comprenant ce qui risquait de se produire, il se précipita vers l’oiseau, le prit dans ses bras, mais glissa sur un tapis de mousse et dévala le ravin sans pouvoir se retenir à quoique se soit, trop occupé qu’il était à protéger son ami à plumes.

Les cinq soldats, réalisant soudain la situation, prirent peur face aux conséquences que pourraient avoir leurs actes et s’enfuirent, laissant Günther seul.

Ce dernier, une fois sa chute achevée, poussa un cri. En tournant la tête, il comprit d’où venait cette douleur intense. Une branche d’arbre traversait son bras gauche de part en part.

Par chance, pensa-t-il, il avait lâché Feder juste avant de terminer sa chute. Ses jambes quant à elle, étaient aussi douloureuses et il ne pouvait pas se redresser.

Il tenta de retirer la branche de son bras, mais la douleur fut encore plus grande, aussi laissa-t-il le bout d’arbre là où il était.

Feder vint alors vers lui et se posa sur son torse. Dans ses yeux ronds, le jeune officier crut discerner de l’inquiétude.

- Ne t’en fait pas, murmura Günther avec difficulté.

Feder, comme lorsque son ami humain s’était effondré en larmes devant lui, entonna une mélodie. Mais celle-ci était beaucoup moins triste. Dans son chant, il y avait de l’espoir et sans s’en rendre compte, le jeune homme s’endormit et ne se réveilla même pas lorsque la pluie commença à tomber.

Le lendemain, en sueur, car il avait de la fièvre, Günther ouvrit les yeux et s’aperçut que Feder était toujours près de lui. Dans un murmure, il parvint à lui dire :

- Ne reste pas là. Je ne veux pas que tu meures, alors laisse-moi…

Puis, ce fut de nouveau le néant.

Finalement, lorsque le jeune rouvrit les yeux, son regard rencontra un plafond qu’il n’avait jamais vu avant d’entendre une voix inconnue. Il tourna alors légèrement la tête vers la personne venant de parler.

- Vous revenez de loin, jeune homme.

Günther réalisa que l’allemand dans lequel s’exprimait l’homme était accompagné d’un accent, français, certainement, aussi demanda-t-il :

- Vous êtes Français ?

- Ha… ça s’entend tant que ça ?

- Je comprends très bien votre langue, vous n’êtes pas obligé de me parler en allemand, dit le jeune officier en utilisant la langue de Molière sans même réfléchir.

- Tant mieux. Je suis le docteur Mayer et je vous ai trouvé il y a quatre jours.

- Feder !
Günther se releva d’un bon. Il venait de réaliser que son ami à plumes n’était pas avec lui. Complètement paniqué à l’idée que ce dernier était peut-être resté seul dans la forêt, il se leva, fit tomber quelques objets et lui-même bascula sur le sol. Et alors qu’il voulut tendre les bras pour minimiser l’impact, il ne vit que sa main droite parvenir à son but.

Le médecin se précipita et l’aida à se relever.

- J’aurai aimé vous le dire autrement…

- …

- Lorsque je vous ai trouvé, votre blessure s’était déjà énormément infectée et la gangrène menaçait de vous tuer… j’ai donc été obligé de… de vous amputer de votre bras gauche…

- …

- M’avez-vous compris ? …

Günther ne réagit pas et se contenta de faire un signe de tête afin d’indiquer qu’il avait bien compris ce qu’on venait de lui annoncer.

- Papa, j’ai entendu du bruit… ha, vous êtes réveillé !

Une fillette venait d’entrer dans la pièce. Elle adressa un immense sourire à l’Allemand qui se contenta de la fixer.

- Ma fille, Rébecca, dit l’homme afin de présenter la nouvelle venue.

- Enchanté mademoiselle, dit simplement Günther.

- Et vous, comment vous appelez-vous ?
Demanda l’enfant avec un nouveau sourire.

- Günther.

- Enchantée Günther. Ha, j’allais oublier. Je crois que votre ami vous attend, rajouta-t-elle avant de sortir pour revenir, quelques secondes plus tard, un oiseau dans les bras.

- Feder…, murmura le jeune homme.

L’animal vola jusque vers lui et s’installa sur ses genoux avant de frotter son petit bec sur la main de son ami humain. Le médecin chuchota quelque chose à sa fille et tous deux sortirent de la pièce.

Une fois seuls, Günther demanda à Feder :

- Tu es resté tout le temps avec moi dans la forêt ?

L’oiseau se contenta de le fixer de ses deux pupilles noires comme pour lui répondre par l’affirmative.

Passant la main sur la petite tête de l’oiseau, le jeune homme lui murmura :

- Regarde… je n’ai plus… qu’une seule… main…

Quelques larmes coulèrent le long de ses joues. Feder d’un coup d’ailes, se percha sur son épaule et frotta son bec contre une joues de son ami avant de laisser une mélodie s’échapper. C’était la troisième que Günther entendait, et celle-ci, plutôt que de le laisser s’apitoyer sur son sort, l’encourageait, au contraire, à se dire que la vie ne s’arrêtait pas. Il continua cependant à pleurer durant plus d’une heure, mais en même temps, il se sentait heureux d’avoir toujours Feder à ses côtés. Et comme bien des années plus tôt, épuisé d’avoir trop pleuré, il s’endormit sans le réaliser. Feder s’installa alors sur le matelas, au niveau de son cou, avant de poser sa tête sur celui-ci.

Le médecin passa afin de voir comment se portait son patient. L’oiseau lui adressa alors un regard et se percha sur le pied du lit, laissant le docteur examiner son ami. Et lorsqu’il eut terminé, l’oiseau vola une nouvelle fois afin de s’installer près de Günther et tous deux s’endormirent jusqu’au lendemain.

A l’extérieur, la guerre venait de se mettre en marche.

 

*****

 

Günther regarda sa manche gauche pendre. Il possédait encore son épaule ainsi qu’environ un tiers de son avant bras.

Durant les quelques jours où il était resté chez les Mayer, il avait plus ou moins appris à s’habiller à l’aide d’une seule main, toujours sous le regard de Feder.

Le plus difficile lui semblait être le boutonnage, mais il se dit qu’il parviendrait bien à s’y faire. Durant le temps de son séjour, le médecin s’était beaucoup occupé de lui et l’avait énormément encouragé. En lui, il avait retrouvé un peu de l’image paternelle qu’il avait perdue beaucoup trop tôt. Rébecca, elle, s’était beaucoup amusée avec Feder et visiblement son ami à plumes s’était beaucoup attaché à l’adolescente puisqu’il avait même accepté de manger dans sa main sans se faire prier.

Le jour où Günther prit congé de ses hôtes, le médecin le serra longuement contre lui avant de le laisser partir. Rébecca, elle, l’embrassa sur la joue et lui fit promettre de revenir. Elle lui remit aussi une photographie de son père et elle afin qu’il ne les oublie pas.

Le jeune officier allemand prit le cliché, accepta l’invitation et monta dans une automobile qui devait le mener à la frontière allemande.

Sur la route, il ne pouvait savoir qu’à peine trois jours plus tard, cette partie de l’Alsace serait annexé par l’Allemagne tout comme il ne pouvait prévoir le sort réservé aux gens comme ceux qui l’avaient recueilli et soigné, simplement parce qu’ils étaient d’une certaine origine. Tenant Feder contre lui, il s’endormit.

Une semaine plus tard, il était de retour à sa base. Son colonel insista pour savoir ce qui s’était passé exactement, mais tout ce qu’il obtint fut de savoir que le jeune homme était tombé, qu’il s’était blessé et qu’il avait soigné par un médecin Français et sa fille.

Comprenant qu’il n’en saurait pas d’avantage, l’homme demanda :

- Et maintenant, que comptes-tu faire ?

- C'est-à-dire ?

- Vas-tu rester dans l’armée ?

Le jeune homme n’avait pas pensé que sa mésaventure pourrait lui permettre de quitter l’armée. En effet, lorsqu’il s’était engagé, il était encore mineur et l’avait fait pour pouvoir quitter la maison de ses tuteurs et surtout de pouvoir être avec Feder. Mais à présent, il était majeur et avait donc le droit d’administrer comme il le souhaitait les biens que ses parents lui avaient laissé. Il vit donc là une belle opportunité pour quitter l’armée dont les idées ne lui convenait pas, bien qu’il n’en ait jamais rien dit.

Quelques jours plus tard, il quitta sa base, Feder dans sa cage. Les cinq soldats l’ayant malmené le regardèrent partir sans un mot. Günther se retourna pourtant avant de partir. Il balaya du regard cet endroit qui lui avait permit de tenir sa promesse à Feder. A présent, quels que soient les tourments dans lesquels sombrerait son pays, il se dit qu’il n’avait plus à s’en soucier.

 

*****

 

Plusieurs mois plus tard :

 

Ce qui réveilla Günther cette nuit-là, ce fut le bruit du vent dans les arbres. Il se leva et descendit les escaliers. Feder, qui l’avait entendu, vola à sa suite.

Dans cette maison où tant de domestiques avaient travaillé lorsque ses parents étaient en vie, il n’y avait plus personne à l’exception du jeune homme et son oiseau. Isolé du monde, Günther se sentait bien ici. Pourtant, cette nuit-là, sa vie allait de nouveau changer.

D’un geste brusque, il ouvrit la porte d’entrée et se trouva face à un homme qu’il n’avait jamais vu. Mais au vu de son uniforme, le jeune homme, conditionné par ses années dans l’armée, se mit au garde à vous.

- Repos, dit l’autre.

- Capitaine ? Que puis-je faire pour vous.

- Mon but n’était pas de te réveiller. J’allais te laisser un message, dit simplement l’officier en montrant son carnet dont il avait arraché une page.

- Nous nous connaissons ?
Interrogea Günther.

- Pas au sens où tu l’entends. Mais puisque tu es réveillé, écoute moi bien.

Se rapprochant un peu du jeune homme jusqu’à le frôler, l’homme lui chuchota :

- Les juifs commencent à être déplacés. Et j’ignore ce qui est arrivé à la famille Mayer.

- Qu… mais… comment…

- Je ne peux pas en dire plus…

- Mais même s’ils sont en danger, que puis-je y faire ? Je ne m’inquiète pas trop, ce médecin à l’air plein de ressources.

- …

- J’ai raison, n’est-ce pas ?

L’officier se contenta de sourire avant de repartir et disparaître dans la nuit.

Günther referma alors la porte et retourna se coucher. Il passa une très bonne nuit et dormit du sommeil du juste. Mais le lendemain matin, en posant son regard sur Feder, il repensa à cette enfant qui s’était occupée de son ami à plumes alors que lui-même apprenait à vivre avec une seule main. Il sortit alors la photographie qu’elle lui avait remise avant son départ. Il ne l’avait plus regardé depuis lors, mais à présent, le sourire du père et la fille lui renvoyait un appel au secours. Il glissa l’image de ces gens, côtoyés seulement quelques jours, dans son portefeuille avant de demander :

- Feder, tu veux revoir Rébecca ?

Comme s’il avait compris la question, l’oiseau se mit à tournoyer autour de lui.

- Je pense que la réponse est claire. Alors allons-y, murmura le jeune homme.

Il prit un sac à dos, acheté peu de temps auparavant afin de pouvoir transporter quelques petites choses et porter Feder dans sa cage. Il avait l’habitude de l’utiliser lorsqu’il faisait des tours en forêt, mais là, il devrait plus le remplir, et surtout y mettre de l’argent. Ses parents lui avaient laissé une grande fortune à laquelle il n’avait quasiment pas touché, pas même pour faire de menues réparations dans sa maison.

Il prit aussi la montre à gousset de son père et mit à son cou le médaillon que sa mère avait reçu le jour de son mariage.

- Feder, on y va, dit le jeune homme lorsqu’il fut prêt.

Lorsqu’il ferma la porte d’entrée, il sentit son cœur se serrer, mais après avoir croisé le regard de son oiseau, il partit sans un regard en arrière.

 

*****

 

Günther s’apprêtait à frapper à la porte lorsqu’il changea d’avis et demanda à une passante :

- Vous savez si le docteur Mayeur et sa fille vivent toujours ici ?

La femme à qui il s’adressait le regarda et il vit qu’elle n’avait pas comprit. Il recommença donc, mais en français cette fois-ci et à voix basse :

- Le docteur Mayeur et sa fille, où sont-il ?

- …

- Madame ?

La femme regarda autour d’elle avant de murmurer :

- Le docteur s’est fait tué et sa fille… je ne sais pas où elle est…

- Qu…

Mais déjà la femme partait. Le jeune homme regarda la maison sans un mot. Il revit l’homme l’aider à se laver, manger, s’habiller mais surtout, ne pas le laisser baisser les bras et lui apprendre à faire ce qu’il avait toujours fait avec deux bras avec un seul. Il revit aussi Rébecca, s’amuser avec Feder et lui faire promettre de revenir.

L’oiseau dans sa cage avait la tête baissée et le regard terne. Nul doute qu’il avait compris que quelque chose n’allait pas.

- Feder…

L’oiseau releva la tête.

- Je te le promets, je vais retrouver Rébecca, parce que c’est ton amie.

 

*****

 

Günther sortit des billets et partit du camp. Il se demandait s’il devait se réjouir ou non que le nom de Rébecca Mayeur n’ait pas été sur la liste. Il avait dû sortir une somme assez conséquente pour avoir cette information et à présent, il ignorait où il devait chercher.

Il posa alors son regard sur Feder et décida de continuer. Il irait voir dans tous les camps s’il le fallait. Et il retrouverait la jeune fille.

 

*****

 

Günther tendit quelques graines à Feder qui manga dans sa main. Puis, il s’habilla et quitta le petit hôtel dans lequel il était. Cela faisait à présent plus d’un an qu’il cherchait Rébecca qui devait à présent avoir quatorze ans. Lorsqu’il montrait la photo de la petite fille qu’elle était, il se demandait d’ailleurs si quelqu’un pourrait la reconnaître car elle devait avoir changé. Mais il continuait, inlassablement à chercher. Et ce jour-là, il devait se rendre dans un ghetto… encore un. Il avait revêtu son uniforme, car grâce à son commandant, il n’avait pas quitté l’armé, mais été rendu à la vie civile pour invalidité. Il devait donc toujours avoir le droit de se servir de son uniforme, du mois, c’est ce qu’il se disait.

Arrivé à destination, comme il en avait à présent l’habitude, Günther ouvrit la cage de son oiseau et ce dernier se percha sur son épaule.

- Si tu la trouves, tu viens me chercher.

A ces mots, Feder s’envola et le jeune homme se dirigea vers le quartier général. Il n’adressa aucun regard aux pauvres gens entassés à cet endroit. En réalité, leur sort lui importait peu.

Le dirigeant des lieux était un homme fort désagréable, pourtant, et simplement parce qu’il avait connu le père du jeune homme, il accepta de le recevoir, mais ne voulut rien savoir de ce qu’il voulait et se contenta de demander à Günther comment étaient décédés ses parents. Comprenant qu’il n’obtiendrait rien de cet officier, le jeune homme lui répondit et le salua assez rapidement. Mais contrairement à l’habitude, lorsqu’il appela Feder, ce dernier ne le rejoignit pas. Inquiet, il se mit alors à courir dans le ghetto à la recherche de son oiseau.

Soudain, il s’arrêta. Des bruits de voix venant de sa droite l’interpellèrent et il se dirigea rapidement dans cette direction. Là, un attroupement s’était formé et plusieurs personnes tentaient d’attraper Feder qui volait.

- Qu’est-ce que vous faites ? Arrêtez !

Tout le monde s’arrêta et Feder se réfugia contre Günther.

- Elle est là ?
Demanda le jeune homme.

L’oiseau se contenta de le regarder sans bouger et il comprit que l’adolescente n’était pas ici non plus. Il s’apprêtait à partir lorsque son regard se posa sur une petite fille qui devait avoir à peu près l’âge de Rébecca lorsqu’il l’avait rencontré. Très maigre, celle-ci lui adressa néanmoins un sourire.

- Pourquoi vouliez-vous attraper mon oiseau ?
Demanda-t-il.

Il dut attendre plusieurs minutes avant que quelqu’un de plus courageux ou peut-être inconscient que les autres ne se décide à répondre :

- Nous voulions le manger.

- Le manger ?

- Nous avons faim.

Si un oiseau pouvait éprouver de la pitié, alors ce fut ce sentiment que lu Günther dans le regard de Feder lorsque leurs yeux se croisèrent. Sans lâcher son précieux ami, il dit :

- Dans la poche de mon manteau… il y a des billets, prenez-les…

Plusieurs minutes s’écoulèrent encore avant qu’un adolescent ne s’approche et ne prennent la liasse dans la poche désignée.

Il allait partir lorsqu’il revint sur ses pas. Sachant que Feder ne risquait plus rien, il le lâcha, chercha dans son autre poche et en sortit une montre à gousset. Il l’a tendit à l’homme le plus âgé en lui disant :

- Elle appartenait à mon père… mais j’imagine qu’elle vous sera plus utile qu’à moi…

L’homme tendit ses mains tremblantes et prit le précieux objet.

Puis, Günther retira son manteau le tendit à la petite fille et enfin, il partit. Mais une femme le retint par le bras.

- Qu’est-ce qu’il y a ? Je n’ai plus rien sur moi.

- Que Dieu vous bénisse pour votre bonté, se contenta de lui dire la femme.

Le jeune homme se contenta d’un petit signe de tête et s’en alla.

Il l’ignorait, mais le manteau qu’il avait donné à l’enfant allait permettre à celle-ci de survivre durant l’hiver et elle ferait partit des rares à s’en sortir.

A la suite de cette visite, Günther décida de retourner à France. Il avait pensé, après avoir cherché en Alsace que Rébecca avait peut-être été emmené dans un camp en Allemagne, mais finalement, en son for intérieur, il sentait qu’il fallait qu’il la chercher en France.

 

*****

 

Partout où le jeune homme allait, il ne pouvait que se rendre compte que la folie des hommes devenait un peu plus grande chaque jour. Il ignorait quand cette guerre s’arrêterait et ne pouvait qu’espérer que Rébecca s’était réfugiée quelque part. Après tout, il avait réussi à apprendre que certaines personnes protégeaient des juifs, mettant par la même occasion leur propre vie en danger. Il ne comprenait pas ce genre d’attitude, mais si une seule personne devait survivre, c’était cette enfant. Pour Feder, il continuait à chercher l’adolescente qui à présent devait être âgée d’une quinzaine d’année. Inlassablement, il cherchait dans les villes qu’il visitait. Il montrait la photo de l’enfant d’alors, espérant que quelqu’un la reconnaîtrait. Quelques six mois plus tôt, il avait d’ailleurs reçu un message glissé sous la porte de sa chambre d’hôtel. « Sois plus discret », disait le message. Il ignorait de qui venait le mot mais il en avait tenu compte et depuis faisait plus attention.

- Feder ?

Son oiseau perdait des plumes. Il s’en était rendu compte deux jours plus tôt, mais à présent, le doute n’était plus permis, l’animal devait être malade au vu de la quantité impressionnante de plumes éparpillées un peu partout dans la chambre.

Prenant l’oiseau de son seul bras présent, il courut à la réception et demanda où il pouvait trouver un vétérinaire. La vieille réceptionniste lui répondit que le seul qu’ils avaient dans la région avait été fusillé quelques mois plus tôt.

- Pourquoi ?

- Qu’est-ce que j’en sais, moi ?

- Mais alors qui peut soigner mon oiseau ?

- Il faudrait plutôt chercher dans une autre ville.

Günther sortit de l’hôtel sans un mot. L’hiver serait bientôt là et une brise fraîche lui fouetta le visage. Mais il ne le réalisa même pas. Contre lui, il savait que la petite vie de son meilleur et seul ami vacillait lentement.

- Feder…, murmura-t-il. Si tu m’abandonnes… qu’est-ce que je vais devenir… ? Feder…

Finalement, il n’avait qu’une seule solution : retourner en Allemagne, faire soigner son oiseau et revenir chercher Rebecca une fois que son ami à plumes irait mieux.

Il lui fallut quasiment une semaine pour retourner dans son pays. Les routes étaient souvent coupées et la résistance avait fait sauter un pont, ce qui l’obligea à changer de direction.

Mais finalement, une fois de retour sur sa terre natale, il eut énormément de mal à trouver un vétérinaire et lorsqu’il en rencontra un, ce dernier lui avoua ne pas savoir soigner les oiseaux à l’exception des oies et des canards. Ne voulait pas confier Feder à n’importe qui, Günther avait alors prit congé de l’homme.

Depuis plusieurs jours, l’oiseau se nourrissait à peine et le jeune homme ignorait quoi faire. Il avait même peur de dormir et de ne plus retrouver son ami à son réveil.

Le jeune homme soupira en réalisant que même pour lui faire plaisir, son ami ne mangeait plus les graines qu’il lui présentait dans sa main. Il décida de retenter sa chance et il sortit, Feder contre lui. Il marcha durant des heures, sans parvenir à trouver qui que ce soit capable de soigner l’oiseau. Il avait l’impression de perdre pied. Il ignorait ce qu’il deviendrait s’il perdait le seul être auquel il tenait. Tout à ses pensées moroses, il ne s’aperçut pas tout de suite qu’il était suivi. Mais lorsqu’il le réalisa, il se retourna, et se retrouva face à l’homme l’ayant prévenu, une nuit de vent, que la famille Mayeur était en danger.

- Que voulez-vous ?
Demanda-t-il, suspicieux.

- Suis-moi, répondit simplement l’homme en uniforme.

Günther lui emboîta le pas sans un mot, se demandant où ils allaient lorsqu’ils longèrent des rues sombres et insoupçonnées. Puis, ils arrivèrent devant une bâtisse délabrée. L’homme frappa quelques coups à la porte, Günther se demanda d’ailleurs comment elle pouvait encore tenir. Un jeune homme ouvrit, ils échangèrent quelques paroles, puis l’officier fit signe à celui qui le suivait d’approcher avant de repartir.

- Heu…

- Nous allons nous occuper de votre oiseau, dit le jeune homme alors que l’autre voulait rappeler l’officier.

Günther hocha la tête et le suivit dans un mot. Ils longèrent plusieurs couloirs avant d’arriver dans une pièce mal éclairée remplie d’étagères, pleines de livres. Et, alors que cela ne s’était pas produit depuis des années, les yeux du jeune homme s’illuminèrent. Face à tous ces ouvrages, il se sentait presque revivre, aussi ne réalisa-t-il même pas qu’il était à présent seul. Il posa Feder et n’attendit aucune permission avant de saisir un ouvrage. C’était « Othello », de William Shakespeare, en version originale. Il fit une moue, réalisant qu’il n’avait toujours pas pris le temps d’apprendre cette langue.

- « Quand les démons veulent produire les forfaits les plus noirs, ils les présentent d'abord sous des dehors célestes. »

Günther se retourna en sursautant imperceptiblement. Face à lui se tenait un homme, habillé de façon impeccable, un peu maigre, mais tout de même avec un port très noble. Venu du fond de sa mémoire, le jeune homme revit le cousin de sa mère. Mais il eut un soupir, réalisant que ce n’était pas lui.

- Que venez-vous de dire ?
Demanda-t-il ensuite.

- « Quand les démons veulent produire les forfaits les plus noirs, ils les présentent d'abord sous des dehors célestes. », c’est une citation tiré d’ « Othello », que vous tenez.

Le jeune homme se contenta de reposer le livre avant de demander :

- Pourquoi suis-je ici ?

- D’après ce qu’on m’a dit, vous avez un oiseau malade.

Günther posa les yeux sur Feder.

- C’est vrai… il perd ses plumes et ne mange plus rien…

- Je pense pouvoir le soigner, dit l’homme en tendant la main vers l’oiseau.

Mais ce dernier s’envola avec les faibles forces qui lui restaient et vint contre Günther.

- Désolé, il est assez farouche.

- Comme son maître, dit l’homme.

- « Son maître » ? Vous parlez de moi ?

- De qui d’autre pourrais-je parler ?

Le jeune homme ne répondit pas et se contenta de rassurer son oiseau avant de le confier à l’homme. Il ignorait pourquoi, mais il lui semblait qu’il pouvait lui fait confiance. Puis, il prit un livre en français : un recueil de poèmes d’Arthur Rimbaud. Il l’avait sans doute déjà lu, mais il se plongea tout de même dedans avec délectation.

- « Si stupide que soit son existence, l’homme s’y rattache toujours. »

Günther releva les yeux de sa lecture et rencontra le regard bleu clair du jeune homme qui l’avait guidé dans la maison. Ce dernier s’assit face à lui avant de rajouter :

- C’est une citation de Rimbaud, tiré de l’une de ses lettres.

- …

- Que vous est-il arrivé ?
Demanda-t-il en pointant du doigt la manche de son vis-à-vis qui pendait sans rien à l’intérieur.

- Un banal accident, répondit simplement l’autre.

- Vous n’avez pas envie d’en parler ?

- Ce n’est pas tellement ça. C’est juste qu’il n’y a rien à en dire. C’était une histoire complètement stupide. Des soldats de mon régiment m’ont accusé de je ne sais pas trop quoi, j’ai essayé de m’échapper et finalement, je suis tombé et me suis blessé. Un médecin et sa fille nous ont sauvé, Feder et moi, mais j’ai perdu mon bras. C’est vraiment banal comme histoire.

- « Feder » ? C’est le nom de votre oiseau ?

- Oui.

- C’est joli.

- …

- Ne vous inquiétez pas, il va guérir votre oiseau.

- …

- Vous ne me croyez pas ? Faites-moi confiance, votre oiseau va s’en sortir.

- …

- Qu’est-ce qu’il y a ?

- … je ne fais confiance à personne… à part à Feder, bien sûr.

- ... au fait, je ne connais pas votre nom.

- Et alors ? Dès que Feder ira mieux, je partirai et nous n’aurons sans doute plus l’occasion de nous revoir, alors quelle importance ?

- Heu… je…

- Günther.
L’homme ayant emmené Feder entra dans la pièce.

- Comment va-t-il ?
Demanda précipitamment le jeune homme.

- Ca va aller. Je lui ai fait une injection et il devrait se remettre.

- Qu’est-ce qui l’a rendu malade ?

- Ce qui l’a rendu malade ? Il a peut-être attrapé une maladie en côtoyant des gens en mauvaise santé, mais surtout, c’est votre profond désespoir qui l’a rendu dans cet état.

- Le désespoir ? Vous dites n’importe quoi. Je ne suis pas malheureux… je…

- J’ignore ce que vous faites de votre vie, mais vos peurs et vos angoisses se sont transmises à votre oiseau.

Günther réalisa soudain qu’au fil des mois à chercher Rébecca sans trouver la moindre trace de celle-ci, il avait commencé à douter de pouvoir la retrouver en vie et s’il ne la retrouvait pas, il aurait rompu la promesse faite à Feder. Etait-ce cela qui avait rendu son ami malade ? Si cet homme disait vrai, alors sans aucun doute.

- Passez la nuit ici. Ainsi je veillerai sur votre oiseau et vous pourrez vous reposer.

- Je vais bien.

- Votre inquiétude pour votre oiseau le rend encore plus malade et faible. Dormez, reprenez des forces, et si vous ne le faites pas pour vous, alors faites-le pour lui, puisque visiblement il n’y a que pour cet animal que vous êtes d’accord de faire des efforts.

L’homme qui lui faisait face avait la capacité de le comprendre bien mieux que n’importe qui et il ignorait pourquoi. Mais finalement, il accepta et se laissa diriger vers une chambre et n’entendit même pas lorsqu’on lui souhaita une bonne nuit puisqu’à peine allongé, il s’était endormi. Cependant, durant la nuit, il se réveilla et se leva. Il déambula dans la maison, qu’il n’avait pas vu aussi grande, de jour, avant de finalement trouver la pièce dans laquelle dormait Feder. Ce dernier se réveilla en entendant du bruit et en s’apercevant que c’était Günther, il battit des ailes et s’envola vers lui.

- Tu va guérir, lui murmura alors son ami humain.

Et comme pour le rassurer, le volatile ouvrit le bec et laissa une mélodie s’élever dans la pièce. Durant près d’une demi-heure, l’oiseau chanta et Günther l’écouta, rassuré : Feder n’allait pas le quitter.

Et lorsque finalement, il se tut, le jeune homme l’emmena dans la chambre qui lui avait été attribué et tous d’eux se rendormirent presque aussitôt.

A l’extérieur, la guerre faisait rage, et pourtant, malgré la folie du monde, un jeune homme était heureux, simplement parce qu’un oiseau venu d’une île inconnue, allait vivre.

 

Fin de la partie 2/4
A suivre…

 

 

Note de fin de chapitre : Qu'en dites-vous ?

 

 

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Chapitre 3

 

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